Le
réveil
Il entendit une petite voix, sourde, très lointaine, et il n'aurait
su dire si elle venait de sa propre conscience s'éveillant ou si cet appel
distant l'avait attiré à nouveau dans la réalité.
"Je m'éveillai, et réalisai que dans mon rêve, ils
appelaient la Terre : Erdorin." se répétait-il en
contemplant sous lui la sphère recouverte d'eau d'où émergeait
des continents à présent fertiles.
Il prenait le temps d'admirer l'espace infini, l'immensité obscure et
les astres luisants et en seulement quelques années de méditation,
il sut que le temps était venu pour lui d'accomplir sa tâche, enfin.
Il hésita. Etait-il unique, ou existait-il, quelque part, un être
qui comme lui avait conscience de tant de beauté, et si cet autre existait
réellement , partagerait-il ce sentiment d'inachèvement et de solitude
qui l'avait tiré de son sommeil ?
Comme il avait douté de son savoir, et par là de ce qui avait
été établi depuis l'origine des temps, il sentit souffler
sur lui le désir de création. Il substituerait à jamais la
notion de mémoire à celle de savoir en partageant le secret qui
l'animait. La petite planète bleue, si belle, si pleine de vie, l'inspiration
y coulait doucement comme dans ses fleuves et ses rivières où il
lui semblait parfois apercevoir le reflet de son visage immatériel. Il
marqua une pause comme pour prendre son souffle et mieux se concentrer. Une idée,
en lui, commença à se préciser, il devinait comment transmettre
son secret.
Mais il était seul, il le savait. A qui pourrait-il bien chuchoter le
secret qui devait justement le tirer de sa solitude ? La réponse était
inscrite en lui, elle se sublimerait dans l'accomplissement de sa destinée.
Il contempla à nouveau la planète sur laquelle il avait étendu
le voile protecteur de son sommeil. L' océan ressemblait étrangement
à sa conscience, son secret. Il était progressivement apparu et
avait presque aussitôt apporté la vie. Le Créateur décida
de s'en inspirer, il créerait son propre océan, qui lui aussi apporterait
son lot à la vie de l'astre bleuté. Il serait la source intarissable
d'une mer immense et mouvante dont chaque goutte s'appellerait, selon le mot d'un
langage qui n'existait encore qu'à l'état de pensée, une
âme.
Il le pensa ainsi, et ainsi ce fut. Et comme l'âme n'est que l'infime
partie d'un secret originel, c'est par sa nature qu'elle est et restera un mystère
insaisissable, comme l'eau entre les mains jointes, il faut s'en désaltérer
avant qu'elle ne s'échappe.
La tempête
Le Créateur regarda en lui et vit son oeuvre. Il sentit comme un goût
amer dans sa bouche et crût qu'il avait échoué. Il se reprit :
il ne peut y avoir d'échec quand on accomplit son destin. Il existait un
recueil où tout était écrit, il ne faisait qu'en révéler
une partie de la trame, c'est ce qu'il savait de son rôle et il s'y tiendrait
sinon...Sinon quoi ? Cela aussi était écrit, peu lui importait
de le savoir. Il se concentra davantage. Il sentit qu'il était encore seul
et comprit que sa tâche demeurait.
Comme il avait senti le goût de l'amertume, il ressentit le désir
de connaître. Alors il plongea en lui-même et voici ce qu'il vit :
les âmes flottaient dans le vide, elles formaient des courants qu'il n'avait
pas souhaité, parfois s'évitant, parfois s'entremêlant, mais
ne se mélangeait point. Ainsi commença la première colère
du Créateur.
"Comment ?", pensa-t-il, "vous osez refuser de suivre le
plan que je vous ai confié ? Vous refusez de vous mélanger
quand moi, qui vous ai tiré de mon être, vient partager avec vous
ce don que je vous ai fait ?". Les âmes entendirent sa pensée
et certaines en sentirent une frayeur immense et d'autres une fureur incommensurable.
Elles commencèrent à s'agiter en tous sens et ce fut la Première
Tempête de l'Océan des Âmes.
Alors le Créateur vit ce qu'il avait fait et il ressentit pour la première
fois de la pitié car auparavant il n'avait personne pour lui en inspirer.
Puis il ressentit de la peine car il avait partagé son secret mais se sentait
toujours aussi seul. Il entendit à nouveau une voix et c'était étrange
car cette fois-ci il se souvint que les voix n'existaient pas ou alors pas encore :
"Les Eyldar étaient comme nos frères par leur apparence,
mais..."
Le créateur était troublé. En ces quelques centaines d'années
d'éveil, il avait ressenti tant d'émotions qui appartenaient encore
au néant au début de son sommeil près de cette planète !
Il sut alors ce qui lui manquait pour chasser cette amertume qui ne voulait pas
le quitter, et il se mit à écouter son coeur en espérant
entendre d'autres voix comme celle qu'il avait entendu à deux reprises.
C'était peine perdue car, comme il l'avait pressenti, ces voix n'appartenaient
pas à ce temps. Mais ce qu'il trouva dans son coeur l'étonna :
il y trouva une émotion qui n'était pas sienne et qui émanait
de la planète.
Il avait partagé son secret mais ne l'avait partagé avec personne
et était resté seul. Il avait ouvert son coeur, et sa tristesse
et sa solitude avaient éveillé de la compassion : il savait
maintenant avec qui partager son secret.
Création
Durant son long sommeil, l'astre s'était mis à vivre aussi sur
toute l'étendue de sa surface et il fourmillait de nombreuses créatures
qui peuplaient terres et mers. Le Créateur avait perçu chez ces
êtres des émotions alors que lui-même découvrait à
peine la nature des sentiments. Il se pencha et se mêla au vent et parcourut
les terres. Dans les étendues immenses de la savane, il souleva la poussière
et souffla dans les crinières d'animaux étranges qui galopaient
par dizaines. Ainsi il observa les différentes espèces et constata
leur diversité mais il vit aussi les troupeaux, les hordes et les meutes,
le terrier du fennec nourrissant ses petits et sut autre chose. A la fin de l'année,
il reporta aux âmes ce qu'il avait apprit et, pour une fois, elles s'unirent
et approuvèrent son dessein.
L'aube rosissait le ciel, les arbres se découpaient sur l'horizon courants
irisés
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