"A
la recherche des chats perdus"
un jour en 1998 (y'a longtemps, quoi!)
Chapitre 1
Trois heures du matin sur le terminal de Tara Eokardia. Même sur une planète
atalen, c'est tard. Les hauts-parleurs du hall d'arrivée déblatèrent
automatiquement les annonces d'aterrissage de navettes et les correspondances.
Sans taper franchement dans le lugubre, on ne peut pas dire que l'atmosphère
soit joyeuse: quelques rares attardés ou noctambules avancent sans entrain
dans des couloirs sans fin, alors que deux préposés surveillent
du coin de l'oeil le ballet monotone des drones de nettoyage sur le carrelage.
On pourrait dire qu'il suffit
de pas grand-chose pour égayer ce genre de scène, mais en l'occurence,
ce ne serait pas gentil. En effet, arrivée par une des multiples navettes
anonymes, Loo-Luna fit tout de suite son petit effet sur la non-foule présente.
Des têtes tournèrent, des liquides alimentaires ratèrent tasses,
verres et/ou bouches, quelques physionomies distraites firent brutalement connaissance
avec des éléments de décor. En bref, il y eut pour tout dire
une certaine commotion dans le hall
Loo-Luna s'en amusa discrètement,
sans pour autant changer ni son allure ni la direction de son regard. Le narrateur
n'irait pas jusqu'à dire qu'elle en avait l'habitude pour un certain nombre
de raisons qui n'appartiennent qu'à lui (et aussi à elle, d'ailleurs...),
néanmoins elle s'efforçait de n'en pas faire cas. De toute façon,
le voyage l'avait fatiguée.
C'était, se dit-elle,
l'inconvénient des voyages interstellaires; au moins, quand on traverse
un continent à cheval, on a des choses à faire et, si à l'arrivée
on est fatiguée, on sait au moins pourquoi. Dans un de ces vaisseaux de
ligne hyperluminiques, on est réduite à se laisser amuser par les
distractions de bord: celles proposées par l'équipage et celles
que s'improvisent les passagers. Avec une nette préférence pour
ces dernières. Mais on finit par se lasser de tout. Et au bout du compte,
on est fatiguée de n'avoir rien fait, ce qui est frustrant.
En fait, elle était
tellement fatiguée qu'elle faillit ne pas reconnaître son nom sur
la pancarte que tenait le vieillard. Et, somme toute, s'il ne l'avait pas abordée
pour lui demander si elle était bien la personne dont il avait calligraphié
le nom (et à l'ancienne, s'il vous plaît!) sur le petit bout de carton,
elle serait passée à côté sans y prêter plus
attention...
"Vieillard" peut
paraître un terme un peu galvaudé, surtout lorsqu'on parle des Atlani;
néanmoins celui qui se présenta sous le nom de Turlan Shi-Pliastera
se démarquait fortement de ses congénères.
Loo-Luna resta un instant
interdite; peut-être avait-elle perdu l'habitude voir des Humains aussi
âgés. Bien sûr, il y en avait aussi dans cette ville terrienne
-- Copacabana -- qu'elle avait visitée quelques mois avant, mais peut-être
était-ce leur nombre qui les faisait se noyer dans la masse. Turlan, lui,
était aussi remarquable que Loo-Luna, bien que pour d'autres raisons. De
grande taille, sa maigreur décharnée et le dense réseau de
rides qui couvrait son visage trahissait un âge que l'on devinait plus que
conséquent (Galadril avait dit qu'il avait vécu la fin de l'Arlauriëntur,
il y a plus de vingt lieni).D'un autre côté, il y avait dans son
regard un feu intérieur qui impressiona l'Eylwen; Turlan sourit, se présenta
et salua Loo-Luna selon la coutume et en la langue des anciens temps; elle en
fut touchée.
-- "Merci d'être venu en personne, finit-elle par dire. Vous auriez
pu envoyer un de vos serviteurs."
Il rit. "Si vous voulez
parler de mes étudiants, je doute fort qu'ils vous soient d'un grand secours.
En vous voyant, ils auraient sans doute implosé... Et puis, les occasions
de sortir de mes vieux papiers se font de plus en plus rares. La nuit est magnifique
en cette saison."
Elle eut brièvement
l'impression d'avoir dit une bêtise. "Dans les faits, 'serviteur' est
une fonction du passé. Certaines familles en ont encore, mais c'est très
rare aujourd'hui. Et pas forcément bien vu," lui avait dit Galadril.
Il la conduisit, tout en
bavardant, vers la station de métro. Comme elle s'en étonnait, il
dit à Loo-Luna:
-- "Je sors tellement
rarement de l'Université royale que j'ai perdu l'habitude de conduire des
véhicules. J'espère que vous ne m'en voudrez pas..."
Loo-Luna sourit intérieurement.
Les choses avaient changé. Elle n'était plus une princesse, elle
n'était plus une prêtresse. Elle n'était plus sur Arda. Elle
frissonna: elle n'arrivait plus à se définir qu'en fonction de ce
qu'elle n'était plus... La seule chose qui la rattachait encore à
son passé n'était qu'un souvenir, un espoir. Intihil.
-- "Oh, mais excusez-moi,
je vous ennuie avec mes bavardages..."
-- "Pardon?" Loo-Luna
sortit de sa rêverie. Turlan n'avait pas cessé de parler. Au travers
de la fenêtre du métro elle voyait les rues de la cité royale,
même s'ils naviguaient quelques mètres sous la surface. Elle avait
du mal à se faire aux côtés virtuels de la société
moderne. Certains, pensaient-elle, vivaient dans l'illusion sans connaître
la réalité. Sans repères. Comme elle.
Elle se reprit: "Désolé,
Maître Archiviste, mais je suis un peu fatiguée..."
Il rit. "Cela fait
bien longtemps que quiconque ne m'a appelé 'Maître Archiviste'; même
le roi m'appelle Turlan. Mais nous sommes arrivés. Je vous disais que je
vous ai trouvé une chambre dans le quartier étudiant. Un peu bruyant,
mais confortable. Nous pourrons nous occuper du cas qui nous préoccupe
dès demain, si vous le souhaitez."
Ils débouchèrent
à l'air libre, sur une place plantée d'arbres. La nuit était
fraîche. On était au début de l'automne et, les Atlani n'ayant
pas précédé la coutume eyldarin d'implanter leurs capitales
planétaires sur l'équateur, il y régnait un climat tempéré
et océanique.
Bruyant était le
mot. Sur une scène, une groupe de jeunes musiciens s'essayaient à
une musique terrienne contenant plus de basses et de sons distordus que raisonnable.
Un public surexcité s'agitait en tout sens avec une frénésie
qui n'était pas sans rappeler, au choix, une bataille (mal) rangée
d'épileptiques ou une danse tribale. De ce que Loo-Luna savait, c'était
plus proche de la deuxième solution; encore fallait-il le savoir.
Turlan l'accompagna à
sa chambre, qui avait l'avantage immense d'avoir un lit accueillant. Elle marmonna
une vague politesse avant de s'y effondrer.
|