"A
la recherche des chats perdus"
un jour en 1998 (8991 ne ruoj nu)
Chapitre 7
Dans un souci d'apaisement libidinal de la gent masculine qui lirait ses pages,
ainsi que pour ne pas trop énerver la gent féminine par des scènes
typiques de la fantasmatique du mâle surhormoné et sous-cervelé
rôliste moyen, la Direction, ne reculant devant aucun sacrifice, passera
sous silence les folles heures qui suivirent, pour en venir à l'essentiel:
Turlan eut beaucoup de mal à trouver Loo-Luna le lendemain.
Ce qui l'ennuyait passablement:
une rapide enquête avait révélé un certain nombre de
faits marquants quant aux intrusions. D'une part, l'analyse des vers avaient révélé
qu'il s'agissait de micro-robots. L'équivalent soviétique de nano-robots.
En résumé: des robots très simples qui, en s'assemblant,
pouvait donner des robots plus complexes. Une technologie en plein essor, mais
qui souffrait encore de problèmes de fiabilité.
Cette analyse avait aussi
révélé la présence d'une substance toxique dans certains
de ces robots. Pas pour les êtres vivants, mais pour les livres. Un puissant
oxydant qui, s'il n'était détecté à temps, pouvait
gravement endommager un ouvrage.
Cette dernière nouvelle
ennuyait beaucoup plus Turlan: il avait pensé avoir affaire à des
voleurs, pas des terroristes. Il devrait probablement en réferrer au Concile
Universitaire, ce qui ne l'enthousiasmait guère. Mais il souhaitait avant
tout en informer Loo-Luna. Ce qui s'avèra impossible avant la soirée.
C'est cette dernière
qui le rappela à la tombée de la nuit.
-- "Lensil, Turlan.
Vous aviez souhaité me parler?"
-- "Lensil, Loo-Luna.
J'ai eu des informations supplémentaires sur les robots..."
Il synthétisa l'analyse
et ses conclusions. Loo-Luna écouta attentivement, puis elle hocha la tête
gravement.
-- "C'est en effet
très grave. Je dois... réfléchir, Turlan. Je peux vous rappeler
plus tard?"
L'archiviste fut quelque
peu surpris par la réponse de son interlocutrice, mais il acquiesca néanmoins,
Loo-Luna coupa alors la conversation et se tourna sur Kyoshi qui, hors-champ,
n'en avait pas perdu une miette et lui avait conseillé par télépathie
de temporiser, ne serait-ce qu'un instant.
-- "Bon, tu peux m'expliquer
cette histoire en quelques mots? Ça paraît intéressant..."
Il faut dire ce qui est:
les explications de Loo-Luna furent tout sauf éclairantes pour Kyoshi.
L'Eylwen semblait se délecter de tournures de phrases eyldarin qui dépassaient
par la bande d'arrêt d'urgence les capacités de Kyoshi dans cette
langue. Elle parvint néanmoins à sauver l'essentiel, c'est-à-dire
la trame des événements. Combinée aux informations de Turlan,
elle permit à la détective de comprendre les tenants et les aboutissants.
Et même d'avoir une idée...
Une heure plus tard, les
deux femmes étaient dans le bureau du Maître Archiviste. Kyoshi s'attendait
à trouver un repaire de libraire fou, avec moult parchemins et codex anciens
au-delà des mots, au milieu d'un capharnaüm épouvantable. Elle
fut quelque peu déçue par l'immense table d'acajou, impeccablement
rangée. Il y avait ça et là des piles d'ouvrages ou de feuilles
volantes, mais tout semblait ordonné.
Loo-Luna avait dû
quelque peu forcer la confiance de Turlan pour faire admettre Kyoshi dans cette
partie des archives. Visiblement, la perspective d'avoir une adepte de la Rose
de Mars en ces lieux s'apparentait à l'équivalent culturel atalen
du loup dans la bergerie...
Néanmoins, elles
étaient assises toutes les deux dans des fauteuils grand style, face à
l'archiviste. Celui-ci, qui avait un âge biblique mais pas canonique, dut
prendre quelque secondes pour se concentrer face à deux féminités
qui, sans réellement s'en rendre compte, prenaient des poses suggestives;
sans doutes des effets rémanents de l'huile de thyrène...
-- "Pour répondre
à la question que vous m'avez posée tout à l'heure,"
attaqua-t-il, "les ouvrages touchés par des oxydations ou des moisissures
sont traités dans un laboratoire spécial, rattaché aux Archives
Royales."
-- "Rattaché...
physiquement?", demanda la détective.
-- "Non, administrativement.
Il est situé dans le département de biochimie. C'est un laboratoire
très complet, à la pointe des recherches pour ce qui est des..."
Loo-Luna l'interrompit.
Bien que sa compagne ne lui ait soufflé mot de ses réflexions, elle
commençait à voir où elle voulait en venir.
-- "Donc, les livres
sortent des Archives Royales pour être acheminés vers ce laboratoire..."
-- "Oui, mais ils sont
transportés sous bonne garde, par un couloir technique souterrain. Il faudrait
un commando..."
-- "Et une fois au
laboratoire?..", continua Kyoshi.
Turlan hésita. "Je...
dois avouer que ce n'est pas de mon ressort, mais de celui du département
de biologie..."
Loo-Luna soupira, et Kyoshi
en écho. Le coup classique: le maillon faible...
-- "Combien de livres
sont actuellement dans ce laboratoire, Turlan?"
-- "Un instant..."
Il murmura quelques phrases sèches devant un écran holographique.
Une volée de caractères lumineux apparut et le vieil homme pâlit.
Le groupe déboula
dans le calme feutré du département de biologie avec la délicatesse
du routier mécontent fonçant avec son camion dans la cuisine d'un
restoroute douteux. Il y avait là Turlan, en tête, avec une Eylwen
et une Alphanne en retrait, ainsi que quatre gardes pour faire bonne mesure.
Le Maître Archiviste
était furieux et il passa sa rage sur quelques sous-fifres, qui furent
bien vite convaincus d'aller quérir quelqu'un d'important pour se faire
engueuler à leur place.
Ce fut le vice-doyen qui
s'y colla. L'homme ressemblait à un professeur raté, bouffi de suffisance
et usant de formules ampoulées qui eurent le don d'agacer Loo-Luna en moins
de dix mots. Imperturbable, il déclara que la sécurité était
optimale, que les ouvrages étaient rangés dans une chambre forte,
et que les Archives du Vatican, c'était la Salle des Pas Perdus à
côté. Il ajouta que, de toute façon, le laboratoire était
fermé à cette heure-ci et qui si ces messieurs-dames voulaient bien
se donner la peine de repasser demain matin, il se ferait un plaisir d'en discuter
de manière civilisée.
Turlan le foudroya du regard
et on rouvrit le laboratoire. À l'intérieur de la chambre forte,
une vingtaine de mauvaises reproductions attendait le groupe. Le vice-doyen s'évanouit
lâchement.
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