"A
la recherche des chats perdus"
un jour en 1998 (ça en fait, des secondes...)
Chapitre 8
On avait évacué le vice-doyen vers des cieux plus hospitaliers et
Turlan était parti se coucher avec la tête de ceux qui s'aperçoivent
brutalement de l'âge qu'ils ont réellement. Loo-Luna avait pris soin
de le faire accompagner, histoire qu'il n'ait pas l'idée incongrue de laver
son honneur avec son propre sang.
Ayant passé une bonne
partie de la journée à cumuler les péchés capitaux
de paresse et luxure, Kyoshi et Loo-Luna se sentaient suffisament d'attaque pour
songer au problème. Elles se mirent donc au travail, en commençant
par éplucher soigneusement les dossiers du personnel du laboratoire. On
avait beau être dans un secteur sensible, la détective américaine
comprit vite qu'il y avait une certaine différence entre les conceptions
terriennes et atalen de ces deux termes. Les dossiers du personnel flirtaient
par endroit avec le lacunaire.
Pour finir, elle appela
Rogiero, son ordinateur, depuis un terminal du labo. Pendant les deux heures suivantes,
les banques de données de l'université passèrent un sale
moment. Les gardes, qui étaient restés, durent repousser les assauts
de trois vagues d'ingénieurs systèmes oscillant entre l'inquiétude
et la colère. La garde ne mourut point, mais ne se rendit pas non plus.
Sans être une pirate
émérite, ce n'était pas le premier système informatique
dans lequel Kyoshi entrait sans autorisation... Ledit système n'avait sans
doute jamais entendu parler des programmes d'intrusion de la fameuse "HackLeod
Highland Brigade", qu'elle s'était procurés pendant sa folle
jeunesse et qu'elle avait jalousement tenus à jour jusqu'à présent.
C'était désormais chose faite.
Un peu larguée par
la débauche de jargonismes et d'argot américain, Loo-Luna se rabattit
sur ce qu'elle savait faire: vérifier les bandes de surveillance. Elle
observa néanmoins du coin de l'oeil Kyoshi dialoguer avec Rogiero, qui
était, avait-elle appris, la personnalité -- le terme exact étant
"ego" -- régissant son système informatique. Il faudrait
qu'elle ait une conversation avec Kyoshi sur ce sujet, mais plus tard.
Vers trois heures du matin,
alors que Kyoshi s'efforçait d'avaler le liquide que le distributeur automatique
du laboratoire avait baptisé avec beaucoup d'humour "café",
Rogiero rendit son verdict:
-- "J'ai ici trois
personnes susceptibles d'avoir pu voler les livres et d'avoir une bonne raison
pour le faire: Kirian Drimenis est une ancienne étudiante aux Archives,
elle en a été renvoyée par Turlan pour indiscipline; Dominic
Mastrantonio, assistant, a pas mal d'arriérés de loyers et quelques
dettes; enfin Velyn Santrasin, assistant, est aussi criblé de dettes."
Loo-Luna regarda les visages.
**Kyoshi, attend une seconde...**
Elle retourna vers le terminal,
manipula les commandes, le bloqua par deux fois, puis, après moult jurons
qui ne figuraient pas dans les lexiques -- pourtant fort complets -- de Kyoshi,
parvint à faire apparaître une scène des caméras de
surveillance, donnant sur le grand hall du département.
La scène, arrêtée,
montrait l'assistant, un beau brun qui se la jouait un peu trop macho man, en
pleine discussion avec une sorte de valkyrie blonde en tailleur strict -- de coupe
détestable, nota mentalement Kyoshi --, autour du mini-bar de l'entrée.
Il sembla même à Loo-Luna qu'elle lui glissait un petit paquet, ce
dont le jeune homme profita pour essayer de l'embrasser. Sans succès...
-- "Rogiero",
demanda Kyoshi, "peux-tu récupérer l'image de la fille blonde
et la comparer avec les fichiers de l'université, s'il te plaît..."
-- "Tout de suite..."
Il y eut une pause de quelques secondes. "Négatif: pas de correspondance
à plus de soixante pour-cent dans les fichiers de l'université."
Kyoshi regarda Loo-Luna.
"On a peut-être quelque chose, là..."
La sonnerie tira Dominic
d'un rêve plein de bruit et de fureur, où il sauvait d'ignobles malfaisants
une jeune beauté quelque peu dévêtue. En fait, Loo-Luna aurait
bien voulu entrer sans sonner, seulement ses petits talents de serrurerie s'appliquaient
mal aux codes électroniques...
La porte s'ouvrit, d'un
côté sur une charmante Eylwen aux longs cheveux dorés et à
la peau pâle, de l'autre sur un humain en short, les traits encore chiffonnés
par le sommeil et la crinière en pagaille.
Ce dernier considéra
son vis-à-vis. Il s'efforça de placer un nom sur le visage, en se
disant que s'il l'avait déjà vue et avait oublié son nom,
il ne lui restait plus qu'à se faire moine ou à céder aux
avances de son voisin de chambrée. Son regard glissa ensuite sur la petite
japonaise en tenue moulante. Il ne s'en souvint pas non plus, et dans son esprit
un mauvais pressentiment commença à pointer. C'est alors qu'il vit
les deux gardes de l'université et se dit qu'il allait avoir besoin de
beaucoup de café aujourd'hui...
Loo-Luna s'avança
vers lui, le repoussant doucement à l'intérieur d'une main qui se
faisait presque caresse. Elle sourit:
-- "Lensil. Vous êtes
Dominic Mastrantonio, assistant au laboratoire de restauration des archives. Vous
aurez le bon goût de répondre gentiment à nos questions: vous
êtes plutôt mignon et ça m'ennuierait qu'on vous abîme..."
-- "Comment ça
'dernière livraison'?"
La voix au téléphone
semblait choquée au dernier degré. On lui aurait dit que Lénine
était danseuse au Bolchoï que Vladimir n'aurait pas été
plus estomaqué. Il rétorqua donc:
-- "Désolé,
Monsieur A, mais vu comme ça évolue on ne peut plus prendre de risque.
La troisième livraison part aujourd'hui, et c'est la dernière."
-- "Mais ce n'était
pas ce qui était prévu..."
-- "Relisez le contrat,
Monsieur A... Clause cinq."
Il y eut un silence. Vlad
se prit à penser que A relisait effectivement ledit contrat, mais c'était
plus de la réflexion que de la lecture.
La voix reprit: "Très
bien donc. Vous serez payé comme prévu. Au revoir Camarade!"
Camarade... Il manquait
pas d'air, l'Excellence! Car d'après Tatiana, qui avait négocié
le contrat, Monsieur A était une gross huile diplomatique de la Mère
Patrie. Enfin, un pied-tendre de l'Ouest...
Quelques instants plus tard,
Vladimir rentrait à l'appartement. Le capharnaüm était pire
que d'habitude. Il y avait comme une odeur de départ précipité
dans l'air.
-- "Alors?..."
-- "C'est OK, Tiana.
Il a piaulé, mais il paiera."
-- "Bien." La
jeune fille à qui Vlad s'était adressée se releva, époussetant
machinalement les plis sévères de son tailleur. "C'est pas
tout ça les hommes, mais on plie, le taxi ne devrait pas tarder..."
Dominic avait mis peu de
temps avant de se mettre à table. Loo-Luna et Kyoshi avait joué
à gentille fille/méchante fille pendant que les gardes se tordaient
de rire dans un coin et l'assistant avait joué poliment le jeu avant de
décréter que son honneur était sauf. De toute façon,
Kyoshi l'avait quasi-instinctivement sondé, ce qui fait qu'elle connaissait
les réponses aux questions avant lui. Elle avait eu aussi un fort bel aperçu
de ses fantasmes, qui restaient somme toute dans les standards du mâle terrien
de culture méditerranéenne. Loo-Luna, qui avait remarqué
la chose, lui fit les gros yeux.
C'était effectivement
l'assistant qui avait accepté de faire sortir les ouvrages de la chambre
forte, les remplaçant par des copies. La commanditaire lui avait fait miroiter
une solide quantité de Mallin en échange de sa collaboration, ajouté
de quelques soirées en tête-à-tête. Qu'il attendait
toujours, le naïf...
Le bellâtre mal réveillé
avait de plus donné donné un nom: Natacha Sulmanskaïa. À
partir de là, Kyoshi n'avait eu aucun mal à extorquer au réseau
universitaire le lieu de villégiature de la demoiselle.
Le bâtiment avait
connu des jours meilleurs, et en fait même le souvenir de ces jours meilleurs
avait connu des jours meilleurs... Il s'agissait d'une vieille bâtisse terne,
à la limite du quartier étudiant, qui ressemblait à une usine
mal reconvertie, dans un style néo-industrialiste terrien. Le système
d'information universitaire lui apprit que ledit bâtiment avait été
construit vers 2114, d'abord comme labo semi-privé pour une initiative
de recherche jointe avec la Lebanese Petrochemicals, qui ensuite avait coulé,
laissant un trou de quelques milliards de shekelim dans le paysage et un bâtiment
à peine terminé sur Eokard. Ce qui lui fit une belle jambe.
Les gardes étaient
partisans d'appeler des renforts, mais Kyoshi pressentait une urgence et Loo-Luna
était aussi d'avis qu'après tout le tintouin qui avait été
fait autour de ces archives, il devenait urgent d'agir. En routière avisée
et aguerrie de ce genre d'opération, Kyoshi dépêcha deux des
gardes à l'arrière, en laissa un à la porte en bas, et embarqua
le dernier pour les accompagner, Loo-Luna et elle, pour passer par la porte avant.
Le plus silencieusement
possible, le trio monta l'escalier lépreux qui menait à l'appartement
des présumés booknappeurs. Loo-Luna avait dégainé
son épée, ce qui avait fait sourciller le garde, et Kyoshi avait
préparé son revolver AMAG 20 mm., ce qui l'inquiéta beaucoup
plus; lui-même n'étant équipé que d'un fusil neutralisateur,
il se sentait un peu petit-bras dans la bagarre.
Ils arrivèrent sur
le palier dans le plus parfait silence. Il n'y avait qu'une seule porte, ce qui
était tant mieux. Ils la regardèrent un instant et celle-ci, sans
doute pour les punir de la fixer aussi intensément, s'ouvrit.
En face d'eux, trois garçons
et une fille, à l'air ahuri, les regardèrent, les bras chargés
de malles et de valises.
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