"A
la recherche des chats perdus"
un jour en 1998 (ça en fait, des secondes...)
Chapitre 9
Il y avait sur le pas de la porte, face à Kyoshi et à Loo-Luna Tatiana
Seremenskova, Yuri Prichkine, Vladimir Borczwicz et Lissenko Vassarienkov. Tous
les quatre avaient fait leurs études ensemble, à l'Académie
des Sciences de Leningrad, avant de s'en faire virer pour détournement
de matériel. Spécialistes en robotique et programmation et grand
amateurs de coups foireux, ils avaient utilisé le matériel de l'université
pour des raids sur les réserves de la cantine, puis sur le bar personnel
du Recteur, ce qui avait été diversement apprécié.
Depuis, ils s'étaient auto-intitulés les "Leningrad Robot Masters"
et traînaient leur savoir-faire et leurs bricolages à base de technologie
paramilitaire soviétique un peu partout dans l'espace terrien.
Mais ça, les deux
filles ne l'apprirent que bien plus tard. Sur le moment, ils étaient face
à quatre individus à l'air slave prononcé, engoncé
dans des équivalents soviétiques de costumes de ville (lycra-qui-gratte,
polystyrène, coupe aléatoire en retard de vingt ans et couleurs
douteuses) et porteurs de valises renforcées qui auraient sans doute donné
du fil à retordre à un rouleau compresseur.
La situation historique
ressembla bien vite à un élastique sur lequel on aurait trop tiré:
tension extrême, puis rupture. Kyoshi fit un pas en avant et manqua de se
prendre la porte dans la figure. Vexée, elle recula de deux mètres
et colla une balle dans la serrure.
Le manuel d'utilisation
du NCC Gauss Mod. 19 est pourtant formel sur ce point: "Ne pas utiliser en
intérieur!".
Le champ magnétique
claqua tous les néons alentours et les écrans défensifs firent
de l'auto-allumage. De plus, l'impact de la balle de 20 mm. tirée à
5000 km/h à bout portant dans une porte en bois massif et ferrures diverses
fit l'effet d'une bombe, tant au niveau structurel de la porte qu'au niveau sonore.
À l'intérieur
de l'appartement, c'était une belle panique. Le groupe reflua en désordre
vers la sortie de secours, avant de s'apercevoir qu'elle était aussi surveillée.
Ce fut à ce moment-là que la porte explosa. La seule à avoir
un réflexe sensé dans cette histoire fut Tatiana: elle ouvrit une
de ses malles et lança un bref ordre en slave:
-- "Défense!"
Kyoshi entra dans l'appartement,
revolver au poing et oreilles bourdonnantes. Loo-Luna la suivit, elle à
moitié sourde. Le vestibule battait tous les records de quelconque, avec
une petite touche de décrépitude domestique pour faire original.
La porte du fond était fermée, et Loo-Luna craint un instant qu'Kyoshi
ne remette une deuxième couche de bang, histoire que le quartier comprenne
qu'elle ne plaisantait pas. Mais contre toute attente, elle se plaqua contre le
mur, à côté de la porte.
La détective se concentra,
laissant sa conscience vaguer par delà les obstacles physiques. Elle ne
sentit pas de menace immédiate: les quatre semblaient même vouloir
filer par ce qui semblait être l'escalier de secours. L'image mentale était
floue, mais Kyoshi capta l'idée de fuite précipitée; l'absence
de sentiments de haine ou de vengeance la laissa penser que la porte n'était
peut-être pas piégée.
Elle l'ouvrit.
Kyoshi et Loo-Luna virent
la pièce principale, là encore d'une banalité affligeante.
Au sol se trouvaient comme des débris de métal de petite taille;
plus des éclats, en fait... Loo-Luna eut à peine le temps de se
dire que tout cela lui rappelait quelque chose que les débris de métal
commencèrent doucement à s'élever, comme autant de papillons.
Un instant fascinées, les deux filles se reprirent et, ensemble, mirent
un pied dans la pièce. C'était une mauvaise idée.
L'instant d'après,
elles se trouvèrent au coeur d'une nuée métallique. Loo-Luna,
aveuglée et affolée, commença à donner des grands
coups d'épée dans le vite. Si les modules volants s'en accomodèrent
très bien, le décor apprécia moins. Kyoshi aussi, qui sentit
le souffle de la lame un peu trop près de son scalp pour être réellement
rassurée. Le garde qui les accompagnait était resté un instant
interdit devant le spectacle puis, n'écoutant que son courage et pas son
cerveau, se lança dans la nuée dans l'espoir vain d'en sortir Kyoshi,
Loo-Luna, voire les deux. Au total, il fut pris aussi dans la tourmente...
Ils avaient l'impression
d'être dans un croisement sauvage entre un kaléidoscope et un mixer:
sans être à proprement parler aiguisées, les ailes des modules
étaient tranchantes et se moquaient bien des écrans, lacérant
peau et vêtements. De plus, n'y voyant rien, ils se cognaient aux uns et
aux autres, ainsi qu'aux meubles et aux parois.
Kyoshi tira deux coups de
plus, vers le plafond, plus par dépit que par réel souci d'efficacité.
Elle eut néanmoins la surprise de constater un éclaircissement de
la nuée autour d'elle. Elle eut comme un éclair: à tâtons,
elle retira le chargeur de son AMAG et débloqua la sécurité
interne. Puis elle appuya sur la gâchette. Une fois, deux fois, trois fois...
À chaque déclenchement, le puissant champ magnétique grillait
les petits cerveaux de quelques dizaines de modules; le garde, qui avait entretemps
ramassé une édition dominicale de la Nova Pravda, s'employait à
faire la chasse au moustique robotisée, imitée en cela par Loo-Luna,
qui agitait frénétiquement sa blouse.
En quelques minutes, la
pièce fut nettoyée. Pendant ce temps, les roboticiens avaient pu
neutraliser les gardes de derrière, principalement en leur faisant choir
une de leur valise sur la coloquinte, et s'étaient volatilisés,
laissant derrière eux une bonne partie de leur mantériel. Alertée
par les bruits de guerre civile, la milice arriva et les explications furent longues
et pénibles...
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