"A
la recherche des chats perdus."
un jour en 1998 (quand on vous dit qu'on est vieux!)
Chapitre 11
L'homme assis dans un fauteuil de grand style observait la caisse avec un sentiment
confus, mais agréable. Appréhension, désir, peur d'être
déçu.
La quarantaine, un visage
anguleux et racé, rasé de près et les cheveux artistiquement
coiffés, il regardait, simplement. Assis, ses longs doigts croisés.
Puis, après un long
soupir, il se leva, réajusta machinalement son costume de coupe anglaise.
Pour lui, il n'y avait plus guère que les Anglais qui savaient encore faire
des costumes; les Parisiens donnaient dans le décadent, les Piémontais
dans le tape-à-l'oeil, et la prétendue "scène montante"
de Ringstadt était à la confection masculine ce que la sidérurgie
était à l'orfévrerie.
Il ouvrit la caisse avec
autant de précautions que s'il manipulait une ogive à antimatière.
Ce qu'il y avait à l'intérieur lui avait coûté d'ailleurs
à peu près aussi cher...
Le système de communication
émit alors un sifflement familier:
-- "Votre Excellence,
la quatorzième session est sur le point de commencer, salle de conférence
Kiavalana..."
Il lâcha un "Entendu"
énervé, contempla une dernière fois l'imposant codex soigneusement
enveloppé et se dit que ce serait une pièce maîtresse de plus
dans sa collection. Décidément, il adorait la civilisation eyldarin...
-- "Jakob William Erhert
Von Aa, diplomate de haut rang de la Confédération Européenne.
Né et domicilié à Champfèr, République de Dütweiller;
49 ans, fils d'une famille très riche et très influente au sein
du Canton, et de fait modérément influente au niveau du pouvoir
fédéral européen. De l'euro-aristocrate pur jus! Il est à
la tête d'une délégation d'une quinzaine d'autres diplomates
européens, actuellement sur Brivianë pour une conférence multilatérale
sur des traités économiques dont l'énoncé seul me
donne mal à la tête..."
Loo-Luna regarda Kyoshi.
"Et alors?"
-- "Si j'en crois un
certain nombre de recoupements de Rogiero, Son Excellence Von Aa s'est déjà
signalé dans le passé par une tendance à la kleptomanie.
Kaïldien, Fantir, Eridia... et même Copacabana! Disons que c'est un
collectionneur qui ne recule pas devant l'illégalité pour compléter
sa bibliothèque..."
Un silence tomba sur la
tablée. Kyoshi continua:
-- "Or donc, nous avons
un personnage jouissant de l'immunité diplomatique, collectionneur de vieux
livres et chapardeur récidiviste à moins d'une année-lumière
d'ici, et qui plus est dans le même pays..."
-- "Pas tout à
fait", interrompit Turlan, qui avait sa fierté. Entre les deux mondes
atlani, ce n'était pas une longue histoire d'amour...
-- "Mais il n' y a
pas de frontière entre Brivianë et Eokard?"
-- "Non, c'est vrai.
Donc il pourrait recevoir les livres et les faire ensuite sortir des Ligues sans
être inquiété, par la valise diplomatique... Ça se
tient, c'est vrai, mais c'est une accusation grave. Nous n'avons pas de preuve..."
Loo-Luna, qui n'avait jusque
là pas desserré les lèvres, comme perdue dans ses pensées,
se leva et dit:
-- "Eh bien nous irons
voir sur place. N'est-ce pas Kyoshi?..."
Ainsi apostrophée,
cette dernière regarda l'Eylwen d'un air bizarre. Elle lança inconsciemment
un contact mental et sentit Loo-Luna tendue, comme appréhensive.
-- "OK!..."
Turlan se leva également.
"Bien, alors si vous le permettez, je vais faire le nécessaire pour
que vous puissiez embarquer au plus vite sur un vol de liaison intérieur.
Je vous tiendrai au courant. À plus tard..."
Loo-Luna s'inclina, Kyoshi
se leva avec un temps de retard et toutes deux regardèrent l'archiviste
s'en aller. Ce fut la Terrienne qui rompit -- mentalement -- le silence:
**Loo, il faut qu'on parle...**
L'eau était douce,
la pénombre apaisante.
Loo-Luna se relaxa dans
l'onde. Il lui semblait qu'elle n'avait pas dormi depuis deux jours, ce qui était
une petite exagération: cela ne faisait guère plus de vingt-quatre
heures.
Kyoshi arriva à ses
côtés. Elle s'agenouilla au bord du bassin, posant entre elle et
Loo-Luna un plateau. Il y avait là une théière, deux tasses
et une boîte à épices. La Japonaise servit sans cérémonie
(de toute façon, elle n'avait jamais appris: c'était un truc pour
jeunes filles de bonne famille...) et toutes deux savourèrent le mélange.
Les Eyldar avaient coutume
de dire que lorsque les Terriens auront appris la patience, ils auront fait un
grand pas vers la Civilisation (les plus méchants disaient même "un
premier pas"...). Kyoshi ne voulut pas faire mentir ce bel exemple de sagesse
populaire et de condescendance si propre aux Fils des Étoiles autoproclamés.
-- "Alors, ces légendes..."
Loo-Luna regarda Kyoshi,
comme surprise.
-- "Ce ne sont pas
des légendes. En tous cas pas dans le sens où tu l'entends."
-- "Oui, oui... je
sais comment fonctionnent les légendes eyldarin..."
L'Eylwen soupira. "Kyoshi,
si tu ne me laisses pas parler, tu ne sauras jamais comment se passe cette histoire..."
Celebrin était couchée
dans son lit. Ce n'était encore qu'une fillette alors. Beranger et Loo-Luna
étaient en pleine séance du Conseil, mais même avec une horde
de Seigneurs Noirs aux portes de la ville, ils n'auraient oublié de dire
bonne nuit à leur fille.
Elle se tut et regarda sa
mère, ses grands yeux pleins d'appréhension et d'attention. Elle
n'avait pas envie de dormir et Loo-Luna sentit que l'histoire de ce soir allait
être particulièrement longue...
-- "Tu sais que j'ai
été séparée de ma famille..." Elle hésita
un instant avant de reprendre.
"C'était après
ce que vous appelez l'Exil. Bien après. Nous n'avions jamais cru à
ce qu'annonçaient les Maîtres Ingénieurs: l'Hiver sans Fin,
'le printemps ne reviendra plus'... Nous avions tort.
"L'hiver a duré,
et duré. Notre royaume était au sud des Terres, mais malgré
tout les glaces sont venues. Inexorablement. Et avec elles un cortège de
réfugiés. Les derniers des Ylech, les marginaux, les laissés-pour-compte,
tous ceux que l'Ancien Ordre avait laissé derrière lui...
"Nous avons dû
nous résoudre à quitter Arda. Pour toujours...
"Je ne sais pas si
tu sais ce que c'est de quitter un monde sur lequel on a vécu toute sa
vie. Mais il n'y avait pas de choix. Nous avons construit notre propre vaisseau,
pour les étoiles. Avec les moyens du bord.
"Je n'ai jamais su
ce qui est arrivé précisément. Nous allions partir, ou nous
étions déjà partis, quand nous avons heurté quelque
chose. Ceux qui ont pu ont abandonné le vaisseau. J'en étais, et
j'ai eu la vie sauve. Mais j'ai perdu tous ceux que j'aimais alors."
Le silence pesa sur les
deux femmes comme une chappe de plomb. Après un instant long comme une
seconde ou un Âge, Loo-Luna reprit:
-- "Inithil est ma
fille."
-- "Ta fille?..."
Kyoshi avait capté l'image mentale d'un visage qu'elle avait déjà
vu auparavant dans l'esprit de Loo-Luna. Une Eylwen à la peau pâle,
aux cheveux clairs et aux yeux carmins.
-- "Oui..." L'Eylwen
eut un instant de gêne, ce qui étonna Kyoshi. "Enfin, pas seulement.
Et pas tout-à-fait non plus..."
Nombreux sont ceux qui,
dans l'espace terrien notamment, fustigent les moeurs des Eyldar. Les amours entre
parents et enfants, notamment. Sans être particulièrement prude,
Kyoshi fronça les sourcils et le regretta aussitôt.
Loo-Luna perçut le
reproche tacite. Comme pour s'excuser, elle ajouta:
-- "Ce n'était
pas très bien vu à l'époque. Même si Inithil n'est
que ma fille adoptive." Elle regarda Kyoshi, lui embrassant le bout des doigts.
"Sur ce point, les choses ont au moins changé en bien ces derniers
millénaires..."
Inithil effleura son épaule.
Elle se retourna pour l'embrasser, mais vit les larmes dans ses yeux.
**Ils ont recommencé?..**
La question était
rhétorique. Il y avait peu de choses qui puissent faire pleurer Inithil,
elle qui avait affronté les hordes de Monteurs d'Araignées, et même
un Seigneur Noir en personne. Les piques et moqueries de courtisans imbéciles
en faisaient partie. Et par voie de conséquence, déclenchaient la
fureur de Loo-Luna.
Elle serra son amante de
toujours dans ses bras.
**Il faudra bien qu'ils
s'y fassent... De toute façon notre amour leur survivra.**
-- "Et Celebrin?",
interrompit Kyoshi qui commençait à sentir malgré elle quelques
bribes de jalousie envers cette Inithil.
-- "C'est ma fille
aussi."
"Ma fille naturelle",
ajouta-t-elle immédiatement. "Que j'ai eu avec Béranger, mon
époux."
-- "Et tu l'aimes aussi..."
-- "Kyoshi, c'est ma
fille!"
-- "Ah!", fit
la Japonaise avec incrédulité, et aussi passablement de mauvaise
foi. Il est vrai qu'elle avait capté certaines images dans l'esprit de
Loo-Luna qui pouvait inciter aux commentaires scabreux...
Loo-Luna comprit l'allusion.
En toute sincérité, elle ne pouvait pas en vouloir à Kyoshi,
mais lui adressa tout de même un regard chargé de lourds reproches.
Pour la bonne forme...
-- "C'était
son intitiation. En tant que grande prêtresse d'Eylwen Ellendil, je ne pouvais
pas faire moins que d'être là!"
-- "Grande prêtresse?
De quoi?..."
-- "Je t'expliquerai
plus tard." Loo-Luna eut brusquement un sourire presque prédateur.
Kyoshi s'empressa de changer de sujet.
-- "Et donc, il y a
deux légendes eyldarin qui portent le même nom que tes enfants..."
-- "Et qui sont, qui
plus est, très semblables. Celebrin et Inithil s'entendaient très
bien l'une avec l'autre. Et en plus elles se ressemblaient beaucoup. C'est peut-être
une coïncidence, mais..."
Elle laissa sa phrase en
suspens, se tourna vers Kyoshi comme pour guetter son approbation.
-- "Un ancien ami à
moi avait coutume de dire qu'il n'y a pas de coïncidences, mais des conspirations
bien cachées... Et à ce propos, laisse-moi deviner: l'affreux ambassadeur
venu d'outre-espace a piqué un livre qui parle de la Légende..."
Loo-Luna hocha la tête:
"Deux..."
-- "Bon, alors c'est
simple: on va sur Brivianë, on alpague Son Excellence, on lui met son immunité
diplomatique là où le soleil ne brille jamais et on le secoue jusqu'à
ce qu'il lâche les bouquins, OK?.."
Loo-Luna, un peu débarquée
par l'argot de Kyoshi, comprit néanmoins l'essentiel. Elle se hissa pour
embrasser les lèvres de la jeune humaine.
**Merci Kyoshi...**
Elle se laissa redescendre
doucement dans le bassin, et Kyoshi suivit, jusqu'au moment où Loo-Luna
attrapa les revers de son kimono et l'entraîna avec elle dans l'eau. La
Japonaise, trahie par ses propres traditions, cria et se débattit pour
la forme.
Ce fut évidemment
le moment que choisit Turlan pour les appeler...
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