"A
la recherche des chats perdus."
un jour en 1998 (quand on vous dit qu'on est vieux!)
Chapitre 12
Assis sur les marches du Centre de Conférence Tevririel-Ramravajapur de
Tara Brivianëa, Turgut Glaçik consulta son agenda électronique
et se dit que la vie d'attaché diplomatique était parfois dure.
Il avait dû pousser les capacités de la minuscule machine dans ses
derniers retranchements pour pouvoir caser tous les rendez-vous des dix jours.
Il pourrait peut-être dormir quatre heures cette nuit...
Il mâchouilla son
sandwich avec autant d'entrain que s'il s'agissait d'une vieille bouée
en forme de canard. Quelque part, ça en avait d'ailleurs un peu le goût...
Il avait beaucoup lu sur la cuisine atalen en général et brivianne
en particulier, mais ce genre d'agapes était réservé aux
huiles, pas aux sans-grades! D'un pouce rageur, il commuta sur l'ordre du jour
pour la conférence du lendemain.
Il regarda un instant sa
bouteille de bière -- sans alcool; faut pas déconner avec le Prophète...
Turgut vit qu'elle était fabriquée à Bischhofzell, dans la
République de Düttweiller. L'Excellence en chef était lui aussi
de la "Dütti" et partageait pas mal de points communs avec la bouteille:
bel emballage, étiquette dorée, nom renommé, contenu insipide
et sans talent. C'était une grenouille mondaine, comme certains (enfin,
certaines...) étaient des grenouilles de bénitier. Il cherchait
à se faire aussi gros que les boeufs qu'il fréquentait, mais en
dehors de ses capacités de beau parleur, il n'en connaissait pas une miette
en économie interstellaire.
De plus, Turgut avait prêté quelque attention à son curieux
manège, entre des cabines téléphoniques discrètes
et le port-franc de Tara Brivianëa. Il se demanda si la rumeur qui faisait
de Jakob von Aa un rusé et redoutable trafiquant -- de drogues, d'armes,
ou même d'esclaves?... -- était fondée... Il en conclut alors,
d'une part qu'il était très fatigué, d'autre part que la
vie d'attaché diplomatique était parfois dure. Et, comme il était
très fatigué, il ne s'aperçut pas qu'il l'avait déjà
dit au début...
Avec autant de brusquerie
que le permettait l'ego microscopique de l'agenda portable, une icône clignota,
indiquant un appel vidéo. Turgut avala le bout de pseudo-caoutchouc alimentaire
et bascula sur la console de communication, avec l'entrain de quelqu'un pour qui
même l'appel impromptu d'un vendeur d'assurances serait une diversion bienvenue.
C'était en fait le
secrétaire du Consul:
-- "Monsieur Glaçik?
La détective a encore appelé. Elle sollicite un rendez-vous urgent
avec Son Excellence. Elle a beaucoup insisté..."
L'attaché soupira
théâtralement. C'était la sixième fois que cette demoiselle
Kerenski appelait. Le consulat avait vérifié: elle était
effectivement détective, même si, l'administration de Los Angeles
(et celle de la Confédération) étant ce qu'elle était,
un flou artistique régnait quand à l'actualité de ce statut.
Quoi qu'elle soit, elle était plutôt jolie -- pour qui supporte les
mutations secondaires -- et de plus têtue. Les quatre premiers appels avaient
été passés depuis la navette spatiale Brivianë-Eokard,
ce qui laissait entendre que ce n'était pas une plaisanterie.
-- "Dites à
cette demoiselle Kerensky que, si elle est déjà à Tara Brivanëa
comme je le pense, je la recevrai..." Il ouvrit une fenêtre secondaire
sur son agenda "... à 23.15 ce soir."
De l'autre côté
de la liaison, il y eut une légère pause, puis un sourire entendu:
"Bien Monsieur Glaçik, je transmettrai..."
-- "C'est ça,
et arrêtez de sourire bêtement! Si vous croyez que j'ai le temps de
songer aux galipettes en bossant dix-huit heures par jour... moi!" Il y avait
ça, et aussi sa femme: une fliquette chrétienne, championne de tir
au pistolet et peu tolérante sur la polygamie.
Le sourire du secrétaire
s'évanouit comme une nonne dans un sex-shop. L'image fit de même.
Le rendez-vous était
une idée de Loo-Luna. Enfin, c'était principalement une idée
de Turlan, qui leur avait dit d'essayer de ne pas faire de vagues avec cette histoire,
afin d'avoir éventuellement une chance de récupérer les bouquins
en douceur. L'Eylwen avait interprété ça par "diplomatie".
Kyoshi avait d'autres idées, mais elle s'était finalement rangée
aux arguments de Loo-Luna.
Brivianë n'étant
séparé que de quelques mois-lumières d'Eokard, la navette
régulière ne mettait que deux jours pour faire le trajet. Inclues
quelques solides heures de transfert orbital et autres joyeusetés propres
au voyage spatial...
Loo-Luna avait eu la présence
d'esprit de louer une cabine nantie d'une bonne isolation phonique. Ainsi, elle
put initier Kyoshi à quelques-uns de ses petits secrets de telandil, sans
pour autant ameuter tout le vaisseau. La terrienne mit quelques heures à
s'en remettre, après quoi elle fit promettre à Loo-Luna que la prochaine
fois, c'est elle qui l'initierait à ses petits secrets.
Ce qui, se dit l'Eylwen
après réflexion, n'était pas une idée brillante. Les
"petits secrets" de Kyoshi tenaient dans une malle d'un mètre
cube, qui avait du mal à passer les détecteurs de métaux
sans déclencher l'alerte générale. Loo-Luna avait d'ailleurs
eu droit à un échantillon des fantasmes terriens en général,
et du modèle Kyoshi Kerensky en particulier. Elle avait connu des batailles
moins mouvementées...
Quoi qu'il en soit, la navette
put arriver à bon port sans que le pilote ne se demande quelle partie des
moteurs pouvait faire un bruit pareil.
Pour changer, il était
midi pétante lorsque les deux femmes sortirent du terminal de Tara Brivianëa.
Kyoshi avait récupéré son arme, non sans avoir subi un bref
sermon sur l'emploi de ce genre de jouet hors des limites d'une arène de
V-Duelling (en un mot: NON!).
La mauvaise nouvelle vint
de la météo: la ville était construite selon les normes en
vigueur pour les capitales planétaires de la civilisation eyldarino-atalen.
C'est-à-dire sur l'équateur. Et c'était la saison des pluies...
Un vent passablement fort balayait des nappes d'eau sur les structures. De plus,
la chaleur était intense et le fort pourcentage d'humidité rendait
l'atmosphère difficilement supportable. À vrai dire, un sauna aurait
été plus agréable, principalement à cause des habitudes
vestimentaires qui y règnent.
Kyoshi héla un aérotaxi
à la sortie du starport. Elle donna au chauffeur le nom de l'hôtel
où Turlan leur avait réservé une chambre (ayant oublié
d'être idiot et/ou prude, il n'en avait pas réservé deux...).
À quelques dizaines de mètres au-dessus du sol de la ville, Kyoshi
et Loo-Luna contemplèrent le curieux mélange d'architecture terrienne
et d'urbanisme atalen.
Le terminal spatial était
sis sur une île qui, autrefois, était restée abandonnée.
Aux premiers temps des voyages spatiaux, les vaisseaux avaient un peu tendance
à tomber tout seul; plus tard, l'habitude resta. Puis les Terriens déboulèrent
et décidèrent qu'il ne fallait pas gâcher un terrain aussi
bien situé. Au prix où est le mètre carré... Ainsi
naquit Stairway to Heaven, la ville des affaires.
Un vaste pont autoroutier
reliait l'île au continent et à la ville atalen. Loo-Luna jeta un
oeil interrogateur sur les énormes annonces holographiques qui, sur les
bords de l'autoroute, rappelaient au voyageur que le combat véhiculaire
était interdit sur toute la planète. Elle avait vaguement entendu
parler de cette coutume terrienne qu'on appelait Vehicular Duelling, en avait
même vu à la télévision, mais elle avait du mal à
faire rentrer cette notion dans son esprit.
La chambre était
vaste, mais le personnel collant. Kyoshi distribua à la ronde une poignée
de Dialin, la petite monnaie locale, ce qui contribua à la dispersion de
la foule. Fourbue, elle se laissa tomber littéralement dans les bras de
Loo-Luna, n'ayant pas vu que celle-ci était déjà couchée
sur le lit. Surprise, elle tenta de repousser la jeune humaine hors du lit, et
la fausse manoeuvre se prolongea rapidement en simulacre de lutte.
Bien que fatiguée
par le voyage, Kyosi était redoutable à ce petit jeu. En moins de
temps qu'il n'en faut à un Rowaan pour avoir une place assise dans le métro,
elle se retrouva à califourchon sur le ventre de Loo-Luna, bloquant les
bras de l'Eylwen avec ses genoux et ses jambes avec ses pieds. Vêtements
et cheveux en désordre, la Terrienne profitant un instant du spectacle
avant d'embrasser son amante. Toutes deux savaient que Loo-Luna pouvait se libérer
en quelques instants. Encore eût-il fallu qu'elle l'eût voulu...
**Quel est le programme?..**,
demanda mentalement Kyoshi.
**On a encore une bonne
partie de la journée, plus la soirée avant le rendez-vous avec le
chambellan européen...**, répondit Loo-Luna en se battant avec la
fermeture à glissière de la combinaison de Kyoshi. **Alors je suggère
qu'on fasse l'amour pendant une heure ou deux...**
**Tant que ça?**,
lança Kyoshi, amusée.
**Du temps que je trouve
comme te débarasser de ce truc, il faudra bien ça... Puis on mange
un morceau, et après je t'emmène te faire faire une garde-robe décente.**
La jeune Terrienne ne se
fit pas prier pour approuver la première partie du programme. Elle commença
elle aussi à débarasser sa compagne de ses oripeaux superflus, mais
demanda:
**C'est quoi, ton idée
de la décence?**
En un coup de rein, la situation
bascula et Loo-Luna chevaucha Kyoshi avec un air de vengeance. Elle tira d'un
coup sec et triomphant sur la glissière magnétique de la Second
Skin.
**Quelque chose que je ne
doive pas attaquer à l'épée...**
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