"A
la recherche des chats perdus."
un jour en 1998 (quand on vous dit qu'on est vieux!)
Chapitre 13
Les Terriens réussissant parfois l'exploit d'être encore plus traditionalistes
que les Eyldar, ils ont du mal à s'habituer au fait que les termes "jour"
et "nuit" n'ont pour les peuples non-terriens qu'une connotation chronologique.
Et n'ont, de fait, qu'un faible impact sur la vie sociale.
Turgut Glaçik était
somme toute un Terrien plutôt classique, de ce point de vue. À son
avis, la nuit était faite pour dormir. Le fait que les couloirs du centre
de conférences tendaient à bourdonner comme une ruche, malgré
l'heure avancée de la soirée, le dérangeait dans sa culture
d'Européen. Son agenda lui avait rappelé le curieux rendez-vous
de 23.15, et il se dépêcha de rejoindre le secteur des bureaux. La
délégation européenne avait eu droit à quelques mètres
cube d'espace de travail, qui étaient à peu près déserts
à cette heure.
L'agenda et son ordinateur
se synchronisèrent et Turgut put lire les dernières nouvelles concernant
sa mystérieuse visiteuse. Il apprit d'abord qu'elle venait de Copacabana,
puis qu'elle était descendue dans un grand hôtel du centre-ville,
en compagnie d'une Eylwen, "probablement de la noblesse", concluait
le rapport. Fonctionnaire, mais pas complètement crétin non plus,
le diplomate additionna rapidement deux et deux, rajouta une pincée de
ceci et de cela, et commençait à se faire une petite idée
lorsqu'on frappa à la paroi de son bureau.
Kyoshi entra, suivie de
Loo-Luna.
Le lecteur voudra bien excuser
l'auteur de ne pas faire la description complète des affres par lesquelles
passa l'attaché diplomatique européen à la vue de ces deux
beautés pénétrant dans son espace vital. Du haut de son mètre
soixante (talons compris), Kyoshi est une jeune fille ravissante, qui sait se
mettre en valeur; quand à Loo-Luna, la langue française étant
ce qu'elle est, les superlatifs manquent. J'aimerais bien inventer les mots idoines,
mais, toute mégalomanie mise à part, je ne suis pas San-Antonio.
On comprendra donc aisément
que, chez l'immense majorité des anthropomorphes normalement constitués,
le duo sus-mentionné déclenche des tempêtes hormonales et
des séismes physiologiques. Le citoyen Turgut Glaçik étant
somme toute un mâle hétérosexuel biologiquement apte à
assurer la survie de l'espèce, on admettra une certaine gêne.
Quelques raclements de gorge
plus tard, ledit citoyen parvint tout de même à énoncer:
-- "Bonsoir mesdemoiselles,
que puis-je faire pour vous?..."
Loo-Luna s'assit et répondit:
"Nous aimerions vous parler du Seigneur Von Aa..."
Kyoshi leva les yeux au
ciel. Elle avait beau avoir expliqué vingt fois les arcanes de la haute
société européenne à Loo-Luna (ou tout au moins ce
qu'elle en connaissait), elle persistait à coller par-dessus ses propres
standards sociaux. Agacée, elle faillit ne pas remarquer le demi-sursaut
de l'attaché diplomatique. Sans trop réfléchir, son esprit
partit à l'assaut des pensées superficielles de son vis-à-vis;
en une fraction de seconde, elle avait vu ce qu'elle voulait voir et réprima
à peine un sourire.
Le temps était venu
de passer à la deuxième partie du plan. Elle transmit rapidement
et mentalement le résultat de ses trouvailles à sa compagne.
La confusion de Turgut Glaçik
n'avait duré qu'un court instant. Il redevint professionel et répondit:
-- "Son Excellence
Jakob Von Aa? C'est le chef de notre délégation. Que lui voulez-vous?"
-- "Lui parler."
-- "Hmm... C'est que
Son Excellence est un homme très occupé. Vous ne pouvez ignorer
qu'en tant que chef de délégation, son emploi du temps et très
chargé, et..."
-- "C'est très
important." Kyoshi nota le changement de ton subtil dans la voix de Loo-Luna.
Son attitude aussi s'était modifiée: elle était plus tendue.
Cela n'échappa pas
non plus à l'employé européen, qui se lissa la moustache
d'un geste nerveux, tout en jouant sous son bureau avec le minuscule bouton d'alarme
dissimulé dans sa chevalière.
-- "Mademoiselle...
De Lleniel, je crains ne pas pouvoir vous aider si vous ne me donnez pas la raison
exacte de votre visite. Je regrette, mais..."
Loo-Luna se leva lentement,
mais avec force. Ce qui interrompit net le discours de Glaçik.
-- "Votre ambassadeur
a commandité le vol de plusieurs livres de la Bibliothèque Royale
d'Eokard. Nous souhaitons pouvoir régler cette affaire de manière
civilisée, mais si c'est impossible, nous ferons appel à la justice
de cet État, avec toutes les conséquences que cela comporte."
Debout devant le bureau
du sous-diplomate, qui avait reculé, lui et sa chaise, de quelques centimètres
sous l'impact du discours, Loo-Luna avait une stature véritablement royale.
Kyoshi s'aperçut qu'elle avait cessé elle-même de respirer
depuis quelques secondes...
Il plana sur le minuscule
bureau un silence de cathédrale.
Turgut Glaçik attrapa
maladroitement le téléphone et bredouilla:
-- "Je vais voir ce
que je peux faire..."
De l'autre côté
de la paroi, Colette Panchaud, secrétaire de la délégation,
se félicita d'être restée si tard pour finir de dicter ses
compte-rendus. Elle s'éloigna discrètement et, saisissant son appareil
portable, se demanda combien cette information allait lui rapporter...
Pour la première
fois de sa vie, Turgut Glaçik fit forte impression.
Sans être particulièrement
moche, il portait sa quarantaine avec une indifférence née de ses
douze ans de fonctionnariat au Département Fédéral des Affaires
Extérieures. Un poste où l'anonymat et la constance dans la moyenne
consensuelle faisait souvent plus pour l'avancement personnel que tous les diplômes
et les pistons du monde.
Ses rares collègues
encore éveillés le virent arriver dans l'Hôtel Nova Hilton
où s'était installé la délégation, d'une part
avec le regard intense de quelqu'un qui savait où il allait et ce qu'il
allait faire (ce qui était déjà rare), d'autre part avec
dans son sillage deux jeunes femmes (ce qui l'était bien plus)...
Arrivé dans le hall,
il infléchit sa course d'exactement quarante-six degrés tribord
pour foncer vers une femme à la peau noire et au crâne rasé,
vêtue d'un tailleur qui aurait paru strict s'il eût été
plus fantaisie.
-- "Madame Turandeau,
je dois voir immédiatement Son Excellence Von Aa!", dit-il d'un ton
péremptoire.
Son interlocutrice en parut
étonnée, car elle l'était: "Monsieur Glaçik,
mais... que signifie tout ce remue-ménage? Avez-vous vu l'heure qu'il est,
et..."
-- "C'est très
important..."
Kyoshi réprima de
nouveau un sourire en remarquant que l'attaché venait d'adopter exactement
le même ton que Loo-Luna l'avait fait sur lui un quart d'heure auparavant...
Cela eut d'ailleurs son effet, puisque la femme répondit:
-- "Je n'en doute pas,
mais il va vous falloir attendre: Son Excellence a été appelé
de toute urgence il y a quelques minutes... Je ne sais trop pour quelle raison,
d'ailleurs. Un coup de fil privé, semble-t-il. Sans doute encore ces imbéciles
de la délégation texanne, qui..." Elle regarda par la fenêtre
et rajouta: "Tiens, c'est probablement sa limousine qui part, là-bas..."
Kyoshi lâcha un épouvantable
juron, qui ne choqua aucun membre dans l'assistance, personne ne parlant l'argot
japonais de Los Angeles... Elle alpagua Loo-Luna par le bras et la tracta d'autorité
vers la sortie.
**Le salopard, il se barre!**
**Kyoshi?**
**L'Ambassadeur. Quelqu'un
l'a prévenu. Il s'enfuit. Probablement avec les bouquins...**
Les deux se ruèrent
au dehors, pour voir les feux arrières de la limousine se fondre dans la
nuit. Loo-Luna imita Kyoshi dans le registre des gros mots incompréhensibles;
elle n'avait pas toujours été reine... Plus pratiquement, cette
dernière scrutait l'horizon à la recherche d'un véhicule.
Elle nota le coursier qui
montait les marches de l'hôtel...
Dans sa limousine, Jakob
Von Aa fulminait sérieusement. C'était la deuxième fois en
deux ans qu'on lui cassait sa cabane. Bien sûr, ce genre de petites combines
n'a qu'un temps, et il faut savoir prendre du recul pour éviter qu'on vous
y oblige -- derrières des barreaux, par exemple... Mais tout de même:
il commençait à se demander s'il n'était pas maudit. Qui
sait, peut-être bien que certaines des légendes sur ces ouvrages
sont vraies...
Foutaises! Ce n'était
pas un de ces esprits superstitieux, comme ces vieux archivistes Eyldar ou Atlani,
qui colportaient des légendes comme s'il s'agissait de nouvelles du jour.
Ou ces notables parisiens, prêts à croire n'importe quelle hypothèse
crypto-mystique, aussi invraisemblable soit-elle, pourvu qu'elle ait été
avalidée au préalable par une de leurs autorités morales
auto-proclamées.
Non. Jakob Von Aa était
un esprit cartésien, nourri aux Lumières et à la Raison.
Il croyait en la science, pas en l'invisible. La vérité, c'était
qu'il détestait être contrarié. Et là, il était
très contrarié.
Le voyant d'appel du chauffeur
clignota. Quoi encore? Il ne manquerait plus qu'ils soient pris dans un bouchon...
Il aurait dû prendre la Volturno, seulement le chauffeur de l'antigrav était
de sortie aujourd'hui. Il poussa rageusement le commutateur.
-- "Qu'y a-t-il, Gottfried?",
demanda-t-il à l'image du chauffeur.
-- "Je crois que nous
sommes suivi, Monsieur..."
Génial! Jakob Von
Aa se passa théâtralement la main sur la figure avant de demander:
"La police?"
-- "Je ne crois pas,
Monsieur." Il fit basculer l'image, et l'ambassadeur put voir deux jeunes
filles, montées sur une gravbike à l'allure peu assurée,
zigzagant dans le trafic à quelques voitures de la limousine.
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