Fragment
second --- Neiges
un jour en 1998 (autrefois)
La nuit est sombre, de ce genre de noir insondable que seule l'encre
de l'Orient parvient à rendre... Même la neige, au dehors, ne renvoie
plus le moindre éclair de lumière.
Il y a longtemps que les
étoiles se sont cachées. Cette nuit, c'est l'hiver...
Pourtant, derrière
les hautes baies de verre, il fait chaud. Des formes douces apparaissent en miroir
dans le manteau blanc du jardin, le reflet doré des quelques lumières,
qui à cette heure, éclairent encore le palais.
Il est tard... Comme d'habitude,
cependant, la bibliothèque est encore eclairée, et l'on peut voir
les bougies jouer avec les ombres. Cette immense pièce n'est jamais dans
l'ombre, dit la légende. Depuis que Daeithil est devenue reine de Bellissandre,
c'est vrai.
Il fait chaud derrière
le verre et la pierre millénaire du château. Un moment de calme,
qui durera tout le temps que durera le sommeil léthargique de l'hiver...
Assise dans un ample et
haut fauteuil, Daeithil lit. Comme elle le fait tous les soirs. La nuit est toujours
longue pour elle, le sommeil est loin.
Comme tous ceux de sa famille,
elle n'a jamais tellement dormi. Alors elle meuble le silence de la nuit de sa
passion: le savoir. Si elle n'entretient pas l'espoir de lire tous les ouvrages
de la bibliothèque, elle sait qu'elle en a déjà parcouru
plus que quiconque à Bellissandre. Sur tous les sujets, avec la même
idée fixe: en savoir le plus possible pour toujours parer à tout
ce qui pourrait arriver.
Le livre devant elle est
épais, et les feuilles de notes s'étalent et s'accumulent lentement
autour d'elle. Dans une alcôve, juste à coté de l'immense
cheminée de la bibliothèque brule un cierge parfumé en l'honneur
de sa Déesse. Son odeur lui rappelle toutes les visions qu'elle a partagé
avec cet être divin qu'elle aime comme elle aime ses filles ou son mari.
Pour Daeithil, seule cette
nuit -- Béranger, son royal époux encore une fois appelé
loin d'ici pour un querelle de nobliaux -- les heures qui passent ressemblent
à ce qu'elle a toujours considérée comme ses moments de bonheur
entre deux tourmentes. Des moments de simple paix...
Un bruit, feutré,
derrière elle... Daeithil allait déjà se retourner. Elle
n'a jamais d'hésitation. À ses lèvres, dans ces cas-là,
naissent les mots de puissance qu'elle maîtrise à merveille. Depuis
le début de la scission entre les hommes, qui a declenché les horribles
Guerres contre les Seigneurs Noirs, elle est prête à tout, même
ici dans la sécurité de son chateau.
-- "Maman... J'arrive
pas à dormir."
La voix de sa fille, Inithil,
qui est bien plus que cela pour elle. Daeithil l'avait laissée endormie
(du moins, elle le croyait) après une journée d'études harrassante.
Sa simple voix suffit à éveiller chez Daeithil des élans
de chaleur, un sentiment douloureux -- l'amour qu'elle lui porte et qui est trop
fort pour être acceptable. Un sentiment partagé, pour leur malheur
à toutes deux.
Toutes ses barrières
tombent comme si elles n'avaient jamais existées...
-- "Dis, je peux venir
dormir ici, s'il te plaît? Je n'aime pas dormir quand tu n'es pas là..."
Le regard attendri, Daeithil
se retourne. Sa fille est là, à l'entrée de la bibliothèque,
les yeux encore cernés de fatigue. Elle est vêtue d'une simple chemise
de nuit de satin blanc, et tient par la queue une peluche blanche trop grosse
pour elle du nom de Rajah. Sentant qu'on cesse de le tirer, le tigre fait mine
de se défendre et de s'extirper de la prise de sa maîtresse. Alors
que celle-ci recommence à avancer, Rajah cesse de se débattre tout
en poussant un miaulement désabusé.
Daeithil ne peut retenir
un soupir de bonheur, touchée par l'amour qu'elle ressent pour sa fille
qui désormais s'approche d'elle à petits pas. Inithil est là,
devant elle, et le reste importe peu. Doucement, calmement, comme un oiseau fragile,
elle vient s'asseoir près d'elle et dépose sa tête contre
ses genoux refermés tout en serrant contre elle la grosse peluche qui désormais
ne bouge plus, de peur de gêner sa maîtresse.
L'Areylwen sourit sans s'en
rendre compte. Elle sait que le tigre blanc est un animal sauvage, un fauve entraîné
à survivre. Mais entre les mains d'Inithil qui l'a recueilli blessé
quelques années auparavant, il est aussi doux qu'un chaton. Daeithil tente
cependant un geste vers un lui, doucement lui présentant sa main ouverte.
Par miracle, le tigre se fend d'un mouvement de la tête et vient se blottir
contre elle. De son autre main, Daeithil caresse tendrement la nuque blanche de
sa fille.
-- "Dors bien, petite
princesse, ta maman veille sur toi."
Et même le terrible
bruit du tigre en train de ronronner ne peut empêcher Daeithil d'entendre
sa fille soupirer de bonheur en s'endormant...
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